🛁 La Baignoire de Marat

Transcription établie à partir du fac-similé de Le Figaro, source Gallica/BibliothÚque nationale de France.

L’étonnante histoire d’une relique de la RĂ©volution française retrouvĂ©e dans un presbytĂšre du Morbihan.

🏠 La maison de Marat

Il y a quelques annĂ©es, M. Henry d’Ideville publiait sous ce titre : Vieilles maisons et jeunes souvenirs, une suite de notes et d’impressions de jeunesse et d’enfance.

Parmi ces souvenirs se trouvait celui d’une visite faite en 1848 dans la maison de Marat. L’appartement habitĂ© par le terrible conventionnel Ă©tait situĂ© au premier Ă©tage de la maison portant le n° 20 de la rue de l’École-de-MĂ©decine, ancienne rue des Cordeliers.

La maison a Ă©tĂ© dĂ©molie en 1876 pour l’ouverture du boulevard Saint-Germain, et c’est sur son emplacement que s’élĂšve aujourd’hui la façade d’angle de l’École de MĂ©decine.

M. d’Ideville dĂ©crit en dĂ©tail l’immeuble, l’appartement et le cabinet oĂč il avait pĂ©nĂ©trĂ© Ă  grand-peine, accompagnĂ© d’un de ses amis.

L’appartement de Marat, en effet, Ă©tait alors habitĂ© par le professeur Galtier qui l’occupa trente-huit ans. Le vieux savant vivait lĂ  seul, avec une gouvernante et, pour couper court aux importunitĂ©s des visiteurs, fermait sa porte Ă  tout Ă©tranger.

đŸšȘ Le cabinet historique

« La duĂšgne (gouvernante), Ă©crit M. d’Ideville, nous fit pĂ©nĂ©trer dans une piĂšce situĂ©e Ă  droite en entrant. Puis, poussant une porte au fond de la salle, elle nous dit : “C’est lĂ  !”

Nous Ă©tions, mon ami et moi, Ă©mus et recueillis. L’aspect sordide de ce petit rĂ©duit, encombrĂ© de livres Ă©pars et de meubles, ses boiseries peintes en gris et salies par l’usage, ses carreaux de brique rouge usĂ©s et dĂ©gradĂ©s, la grande fenĂȘtre Ă  petits losanges, sur la cour, d’oĂč tombait un jour sombre, tout cela Ă©tait saisissant de rĂ©alitĂ©.

Nous reportant tout à coup à la scÚne du 13 juillet 1793, nous crûmes assister au drame qui se passait il y a soixante ans.

Il est sept heures et demie du soir ; la chaleur est suffocante ; l’animation de la rue n’a point cessĂ© ; des groupes se tiennent Ă  la porte ; des porteurs de journaux attendent ; des ouvriers d’imprimerie vont et viennent apportant des Ă©preuves, se croisant dans le grand escalier Ă  la rampe en fer forgĂ©. »

đŸ—Ąïž Le drame du 13 juillet 1793

« CouchĂ© dans sa baignoire, lĂ , dans ce cabinet oĂč nous sommes, Marat, le front entourĂ© d’un linge mouillĂ©, la face rouge et congestionnĂ©e, corrige un article et inscrit, pour le lendemain, les noms destinĂ©s Ă  la guillotine.

À ce moment, la servante concubine Simone Évrard ouvre la porte rĂ©calcitrante, et introduit, sur l’ordre formel du maĂźtre, la belle provinciale.

Il me semble la voir devant mes yeux, elle, debout, tremblante, appuyĂ©e contre cette mĂȘme porte que nos mains touchent.

MalgrĂ© l’invitation de l’homme, elle a hĂ©sitĂ© Ă  s’asseoir sur l’escabeau placĂ© prĂšs de la baignoire ; ses regards se fixent sur les regards hideux et lascifs du monstre.

Elle nous apparaĂźt bien telle qu’elle Ă©tait alors, avec ses boucles de cheveux noirs Ă©pars sous la coiffe du temps ; la poitrine haletante sous le fichu qui la couvre ; sa robe aux rayures blanches et violettes traĂźne sur le carreau humide.

đŸ•Żïž L’Ange de l’assassinat

La voilĂ  qui se lĂšve, qui parle, s’anime, tandis que les yeux de la vipĂšre s’allument Ă  la pensĂ©e des victimes nouvelles qu’elle lui dĂ©nonce, butin du bourreau


Enfin, l’Ɠuvre sinistre s’accomplit
 Alors elle dĂ©tourne la tĂȘte, l’infortunĂ©e, se tient debout, immobile, illuminĂ©e, sereine : c’est bien l’Ange de l’assassinat !

Tout aussitĂŽt l’expiation commence. On se prĂ©cipite, on accourt. Les femmes, les familiers de la maison, les gens de la rue envahissent le logis.

Charlotte est saisie, terrassée en une seconde, serrée à la gorge, déchirée, frappée de coups, couverte de souillures.

Quelques instants encore et son cadavre tombera auprĂšs de sa victime, si les membres de la Section n’arrivent pour la protĂ©ger !

Mais son agonie doit ĂȘtre plus longue. L’hĂ©roĂŻne doit souffrir encore, car il lui faut expliquer et justifier son crime devant les juges avant d’entrer dans l’immortalitĂ© ! »

✉ La lettre d’Yves Ropart

Peu de jours aprùs l’apparition de son livre, M. Henry d’Ideville recevait une lettre ainsi conçue :

Monsieur,

J’ai lu votre dernier ouvrage, Vieilles maisons et jeunes souvenirs, avec tant d’intĂ©rĂȘt que je veux tĂącher de vous exprimer ma reconnaissance dans la mesure de mes forces.

Il s’agit d’une petite communication archĂ©ologique qui pourrait peut-ĂȘtre vous ĂȘtre de quelque utilitĂ© pour une seconde Ă©dition de votre volume.

Vous avez vu le cabinet oĂč Marat se baignait, mais je doute que vous connaissiez sa baignoire. Plus heureux que vous sous ce rapport, le bon curĂ© de Sarzeau, Morbihan, me l’a montrĂ©e pendant les vacances, dans un hangar attenant Ă  la basse-cour du presbytĂšre.

🛁 Une baignoire en forme de sabot

Ce n’est pas une baignoire ordinaire, elle a la forme d’un sabot en cuivre ne laissant ouvert que l’orifice nĂ©cessaire pour y entrer et entiĂšrement fermĂ©e d’ailleurs, sans doute pour conserver la tiĂ©deur du bain.

Elle n’est pas assez longue pour qu’un homme pĂ»t commodĂ©ment s’y allonger, et l’aristocrate conventionnel devait s’y tenir assis. Sur la paroi supĂ©rieure, elle porte deux petits crochets pouvant servir Ă  faire un pupitre.

Comment la baignoire de Marat est-elle au presbytĂšre de Sarzeau ? Le curĂ© m’en a donnĂ© l’explication suivante.

Le presbytĂšre actuel appartenait Ă  une famille qui Ă©tait dans je ne sais quels rapports avec Marat. Je n’ai pas tous les dĂ©tails prĂ©sents Ă  la mĂ©moire. Au besoin je pourrai vous les procurer.

📅 Rennes, le 5 mai 1878

« J’aime Ă  croire, monsieur, que vous ne dĂ©daignerez pas cet hommage de sympathie et ce dĂ©sir de vous ĂȘtre utile d’un jeune dans les lettres, archĂ©ologue Ă  son heure, Ă©tant encore, il y a deux mois, le fils du prĂ©sident de l’Association bretonne.

Je vous demande la permission de venir vous présenter mes respects lors de mon premier voyage à Paris et vous prie de me compter au nombre de vos plus dévoués.

Yves Ropart

Étudiant en droit, 16, rue aux Foulons.

Rennes, 5 mai 1878.

M. d’Ideville rĂ©pondit Ă  son aimable correspondant pour le remercier. Il ne reçut aucune rĂ©ponse et ne le revit plus.

🔎 La recherche reprend

DerniĂšrement, en voyant Ă  l’Exposition des portraits du siĂšcle, le chef-d’Ɠuvre de David, reprĂ©sentant le dĂ©putĂ© Marat dans la baignoire, il songea Ă  la sinistre relique si singuliĂšrement Ă©chouĂ©e dans un presbytĂšre de Bretagne.

La pensĂ©e lui vint de s’adresser en mĂȘme temps Ă  son ami inconnu, le jeune Ă©tudiant en droit de 1878, et au curĂ© doyen de Sarzeau.

La mort, hélas ! est aveugle. Le frÚre aßné de M. Yves Ropart répondit que son pauvre frÚre était mort depuis quatre ans.

Quant à M. le recteur de Sarzeau, il voulut bien, trùs obligeamment, entrer en correspondance avec M. d’Ideville au sujet de la fameuse baignoire et raconter sur elle tout ce qu’il avait pu recueillir.

✉ Sarzeau, le 18 juin 1885

Monsieur,

Voici les renseignements que j’ai l’honneur de vous adresser sur la baignoire de Marat.

M. l’abbĂ© Rio, frĂšre de l’écrivain, Ă©tait curĂ© d’une paroisse du diocĂšse de Versailles, lorsque des infirmitĂ©s l’obligĂšrent Ă  quitter le ministĂšre.

Il fit la connaissance d’une vieille et sainte fille, Mlle Capriol de Saint-Hilaire. DĂšs qu’elle sut qu’il allait finir ses jours Ă  l’Île-d’Arz, son pays natal, elle lui demanda Ă  le suivre avec tout son mobilier, promettant de lui laisser sa petite fortune pour ĂȘtre employĂ©e en bonnes Ɠuvres.

Parmi ses meubles se trouvait cette fameuse baignoire.

📜 La succession de l’abbĂ© Rio

Je suis arrivĂ© Ă  l’Île-aux-Moines deux ou trois ans aprĂšs sa mort. Elle a Ă©tĂ© inhumĂ©e Ă  l’Île-d’Arz.

Comme je voyais M. Rio tous les quinze jours, je l’entendais souvent me parler de cette baignoire, m’invitant Ă  monter au grenier oĂč elle se trouvait pour la visiter Ă  loisir.

Mais soit indiffĂ©rence, soit manque de temps, car j’étais toujours pressĂ© de rentrer dans mon Ăźle, je ne l’ai pas vue de son vivant.

Deux mois avant sa mort, il fit son testament, me nomma son exécuteur testamentaire ! Sa niÚce, Mme Gordon, fut instituée légataire universelle.

AprĂšs avoir rĂ©glĂ© cette succession et fait l’inventaire, je demandai Ă  sa niĂšce si elle voulait bien me vendre la baignoire de Marat.

🎁 Le don de la baignoire

Elle me rĂ©pondit : « Monsieur le recteur, j’ai pris dans le mobilier de mon oncle tout ce qui Ă©tait Ă  ma convenance ; pour le reste, je vous donne carte blanche. Prenez la baignoire de Marat et autres objets Ă  votre option. »

Voilà comme je suis devenu possesseur de cette baignoire. J’arrive maintenant à la description de ce meuble.

La baignoire est en cuivre et a la forme d’un sabot couvert aux deux tiers. Dans cette baignoire se trouve un siĂšge fixe du mĂȘme mĂ©tal.

Comme vous le savez bien, ce conventionnel avait une maladie cutanĂ©e et il prenait ses bains assis. C’est dans cette baignoire qu’il faisait une partie de sa correspondance.

Au reste, il y a un bouton de chaque cÎté de la baignoire pour fixer la planchette sur laquelle il écrivait.

💰 Description et mise en vente

Le siĂšge qui s’y trouve explique parfaitement pourquoi les bras pendaient hors de la baignoire, lorsqu’il fut poignardĂ© par Charlotte Corday.

Tels sont les renseignements que je puis vous fournir sur ce meuble.

Je serais bien aise de m’en dĂ©faire si je trouvais un prix convenable, pour ĂȘtre affectĂ© Ă  mes bonnes Ɠuvres.

Agréez, etc.

Signé : L. Cosse

Curé doyen de Sarzeau, Morbihan.

📅 Sarzeau, le 9 juillet 1885

Ayant depuis insistĂ© auprĂšs de M. le doyen de Sarzeau, au risque d’ĂȘtre indiscret, pour connaĂźtre les dĂ©tails de l’odyssĂ©e qu’avait dĂ» traverser la baignoire avant de lui appartenir, son correspondant vient de recevoir la lettre suivante :

Monsieur,

Mille regrets de rĂ©pondre si tardivement Ă  la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser.

Je ne saurais vous prĂ©ciser la date Ă  laquelle M. Rio et Mlle Capriol de Saint-Hilaire quittĂšrent le diocĂšse de Versailles ; il me semble que c’est vers 1858 ou 1860.

Il a été curé dans deux paroisses ; la derniÚre, si je ne me trompe, est Meudon.

📍 La piste de Versailles

Au reste, il est trĂšs facile d’ĂȘtre fixĂ© Ă  ce sujet : il suffit d’écrire au secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’évĂȘchĂ© de Versailles qui vous donnera tous les renseignements dĂ©sirables sur les deux paroisses qu’il a occupĂ©es.

Je ne doute pas que cette demoiselle n’ait eu son habitation dans l’une ou l’autre de ces deux paroisses.

Son pÚre, qui était général de brigade, avait donné sa démission en 1839. Je possÚde toutes ses décorations, ainsi que son épée.

Le vicaire de l’Île-d’Arz, que j’ai vu hier, m’a affirmĂ© qu’il existait encore quelques membres de sa famille.

Il n’est pas possible qu’on ne sache pas Ă  Versailles le lieu de leur rĂ©sidence et par suite de quelles circonstances cette relique est tombĂ©e aux mains de cette demoiselle.

â›” De Vannes Ă  l’Île-d’Arz

L’Île-d’Arz est Ă  trois lieues de Vannes, dans le Morbihan, et Ă  dix minutes de l’Île-aux-Moines, oĂč j’étais curĂ©. Elle fait partie du canton ouest de Vannes.

M. du Bodan, dĂ©putĂ©, et dont la rĂ©sidence est Ă  l’Île-aux-Moines, avait parlĂ© un jour Ă  M. Thiers de cette baignoire, lui demandant s’il savait ce qu’elle Ă©tait devenue.

« Non, rĂ©pondit-il. Je ne sais pas oĂč elle se trouve. »

« Eh bien, lui dit le dĂ©putĂ©, c’est un de mes amis qui en est le possesseur. »

« Cela ne m’étonne pas, lui rĂ©pondit M. Thiers, car malgrĂ© toutes mes recherches, je n’ai trouvĂ© nulle part trace de son existence. »

⚖ La question de l’authenticitĂ©

Si cette relique était dans une famille vulgaire ou entre les mains de quelque farceur, je ne croirais nullement à son authenticité.

Mais quand elle repose sur le tĂ©moignage d’une vieille et sainte demoiselle, morte en 1862, Ă  l’ñge de 78 ans, je crois que le doute n’est plus possible.

Car, quel intĂ©rĂȘt pouvait-elle avoir Ă  dissimuler l’origine de cette baignoire ? Aucun, assurĂ©ment.

Si elle avait eu ce mobile, elle en aurait fait l’objet d’une spĂ©culation. Mais sa grande fortune et sa haute piĂ©tĂ© la mettaient Ă  l’abri de ces manƓuvres dolosives.

💡 L’appel à faire toute la lumiùre

Quoi qu’il en soit, j’appelle de tous mes vƓux une complùte lumiùre sur cette relique.

Mais je ne crois pas qu’on puisse combattre d’une façon convaincante et raisonnable l’authenticitĂ© de la baignoire de Marat.

Agréez, etc.

Signé : Cosse, curé-doyen.

đŸ›ïž Une piĂšce historique

Nous partageons l’avis de M. le doyen de Sarzeau et faisons des vƓux pour ses pauvres.

Le musĂ©e Tussaud, musĂ©e de cire Madame Tussaud Ă  Londres, le musĂ©e municipal Carnavalet oĂč se trouvent dĂ©jĂ  de si curieux documents de la RĂ©volution, ou mĂȘme encore le musĂ©e GrĂ©vin, ont lĂ  une belle occasion d’acquĂ©rir une piĂšce historique de premiĂšre importance.

Saint-Simon.

📚 Source documentaire

Transcription établie à partir du fac-similé de Le Figaro, source Gallica/BibliothÚque nationale de France.

ARCHIVES ‱ HISTOIRE

🛁 La Baignoire de Marat — Épilogue

Le destin de la cĂ©lĂšbre baignoire, de son grenier breton jusqu’au musĂ©e GrĂ©vin.

📰 La rĂ©vĂ©lation du Figaro

Il y a environ un an, le 15 juillet 1885, le Figaro publiait à cette place un article intitulé : « La Baignoire de Marat ».

Nos lecteurs se souviennent peut-ĂȘtre de l’odyssĂ©e de ce bizarre objet historique dont nous faisions alors le rĂ©cit.

Cette relique sanglante, dont une circonstance assez singuliĂšre avait rĂ©vĂ©lĂ© l’existence, se trouvait au fond de la Bretagne, en la possession d’un « recteur », curĂ©-doyen de la petite ville de Sarzeau, dans le Morbihan.

Le bon prĂȘtre l’avait eue en hĂ©ritage d’une vieille demoiselle royaliste et catholique, Mlle Capriol de Saint-Hilaire, morte en 1861.

⚖ Une authenticitĂ© contestĂ©e

La révélation du Figaro rendit tout à coup célÚbre, ou presque, le vénérable doyen. Rome ne manqua pas sa gloire.

Les feuilles rĂ©publicaines Ă©mirent naturellement des doutes sur l’authenticitĂ© du trĂ©sor, et des polĂ©miques s’engagĂšrent Ă  ce sujet.

Le grand argument des ennemis du curĂ© Ă©tait celui-ci : comment un pareil objet Ă©tait-il tombĂ© entre les mains d’une vieille dĂ©vote royaliste ?

À notre avis, c’était prĂ©cisĂ©ment cette longue possession sans transmission, l’oubli, le mĂ©pris dans lequel avait Ă©tĂ© laissĂ©e cette sinistre relique, qui lui donnait un caractĂšre d’authenticitĂ©.

🛒 L’acquisition vers 1805

Mlle Capriol de Saint-Hilaire, morte en 1861, octogĂ©naire, se souvenait fort bien de l’acquisition faite par son pĂšre, vers l’annĂ©e 1805, de la baignoire de Marat.

La jeune fille avait alors quinze ans et elle a racontĂ© souvent Ă  des personnes encore vivantes les circonstances de cette acquisition : son pĂšre avait achetĂ© l’objet d’un marchand de ferrailles de la rue d’Argenteuil.

Il reste simplement aujourd’hui à suivre, à reconstituer l’existence de la baignoire de 1793 à 1805.

Qu’était devenu, aprĂšs la mort de Marat, le mobilier du conventionnel ?

📋 L’inventaire aprùs la mort de Marat

« Au lendemain de la mort de Marat, dit un rĂ©dacteur de la RĂ©publique française, dans un article intĂ©ressant publiĂ© le 20 aoĂ»t 1885, le juge de paix de la section du Théùtre-Français, aprĂšs avoir apposĂ© les scellĂ©s dans l’appartement du terrible journaliste, rue de l’École-de-MĂ©decine, vint procĂ©der Ă  l’inventaire de son mobilier.

Parmi les objets qui figurent sur cet inventaire trĂšs dĂ©taillĂ©, se trouvent, entre autres, une bibliothĂšque, deux sphĂšres, une boĂźte renfermant un instrument de chirurgie ; mais il n’est pas question de baignoire.

Marat se bornait peut-ĂȘtre Ă  s’en faire venir une de chez le loueur le plus voisin, lorsqu’il Ă©prouvait le besoin de prendre un bain. »

đŸ›ïž Le projet du musĂ©e Carnavalet

D’autre part, le trĂšs savant directeur du musĂ©e Carnavalet, l’homme le plus compĂ©tent lorsqu’il s’agit de l’histoire de Paris, avait eu, dit-on, l’an dernier, aprĂšs les publications du Figaro, la vellĂ©itĂ© de se rendre acquĂ©reur de la baignoire pour son musĂ©e historique.

Mais les prĂ©tentions du curĂ© de Sarzeau et l’absence de piĂšces authentiques lui firent abandonner ce projet.

Il voulut bien, nĂ©anmoins, dans une lettre Ă  un de ses amis, se mettre Ă  la disposition de l’administrateur du musĂ©e GrĂ©vin, pour complĂ©ter, par de trĂšs curieux dĂ©tails, les renseignements dĂ©jĂ  connus.

📭 Des propositions qui n’arrivent pas

Malheureusement, ces songes pieusement ambitieux ne se rĂ©alisĂšrent point : le facteur n’apportait aucune lettre timbrĂ©e de Londres, et les propositions mirifiques qui devaient affluer avec la publicitĂ© du Figaro n’affluĂšrent point au presbytĂšre.

Quelques offres modestes furent repoussĂ©es avec dĂ©dain ; le musĂ©e Carnavalet, dit-on, et plus tard le musĂ©e GrĂ©vin, n’obtinrent que des rĂ©ponses hautaines et nĂ©gatives.

đŸš¶ Les pĂšlerinages Ă  Sarzeau

Toutefois, le petit émoi fait autour de la baignoire fut loin de laisser indifférents les habitants de Sarzeau.

Des villes voisines, pendant la belle saison, en vinrent en pÚlerinage contempler le trophée sanglant de la Révolution.

Un beau jour, un industriel proposa Ă  l’heureux propriĂ©taire de colporter et d’exposer en France, Ă  frais communs, la sinistre relique, lui promettant de rĂ©aliser ainsi d’importants bĂ©nĂ©fices, qu’ils partageraient Ă©quitablement entre le baron et les pauvres.

â›Ș Le refus du curĂ©

M. le curĂ© repoussa ces offres, qu’il considĂ©rait justement incompatibles avec sa dignitĂ©, et ne voulut point priver les auberges de Sarzeau des subsides que leur attiraient les excursions de quelques touristes.

C’était en vain, hĂ©las ! que notre pauvre curĂ© avait escomptĂ© l’avenir.

L’AmĂ©rique et l’Angleterre, indiffĂ©rentes, restĂšrent sourdes ; aucune nĂ©gociation ne fut entamĂ©e par les cabinets europĂ©ens pour acquĂ©rir la baignoire de l’Ami du peuple.

đŸŒ«ïž Le temps des dĂ©sillusions

Il fallut bien déchanter et revenir de ses illusions. La déception fut grande !

Peu Ă  peu, toute offre cessante, et le silence menaçant de se faire Ă  jamais autour du trĂ©sor dĂ©daignĂ©, la paroisse de Sarzeau, qui avait dĂ©jĂ  vu tour Ă  tour s’évanouir un fonds de basilique, ses vastes salles, ses superbes Ă©tablissements scolaires, risquait fort de ne retirer aucun avantage du trĂ©sor si longtemps enfoui au presbytĂšre et qu’un heureux hasard avait seul exhumĂ©.

đŸ€ L’accord avec le musĂ©e GrĂ©vin

Revenu de son beau voyage au pays des rĂȘves et rendu Ă  la rĂ©alitĂ©, le curĂ© de Sarzeau consentit enfin Ă  accepter les propositions du musĂ©e GrĂ©vin.

La somme est encore assez importante, et le prix de la baignoire servira Ă  faire reconstruire en partie l’école des petites filles du bourg de Sarzeau.

En effet, les administrateurs du musĂ©e GrĂ©vin, qui n’auraient jamais consenti Ă  payer Ă  un industriel ou Ă  un marchand de curiositĂ©s cinq mille francs cet objet historique, n’ont pas hĂ©sitĂ©, paraĂźt-il, Ă  verser entre les mains du vĂ©nĂ©rable ecclĂ©siastique une somme dont ils connaissent d’avance le charitable emploi.

Ainsi ils auront fait une bonne action, et peut-ĂȘtre une belle affaire.

🛁 La baignoire en forme de sabot

« La forme de sabot pour les baignoires Ă©tait commune Ă  Paris en 1793, Ă  l’époque oĂč l’eau Ă©tait chĂšre, oĂč l’on chauffait les bains Ă  la bouilloire, et oĂč l’on avait par consĂ©quent tout intĂ©rĂȘt Ă  diminuer le volume d’eau nĂ©cessaire pour tremper le corps.

Avec la forme de sabot, qui ne permettait pas au liquide de remonter autrement que par le dĂ©placement du corps immergĂ©, il fallait pour un bain assis moins d’eau qu’avec la forme du cuvier oblong.

Aussi trouvait-on des baignoires sabot en location chez les chaudronniers. Les bains à domicile n’existaient pas encore. Les hîtels seuls avaient des salles de bains.

❓ La baignoire appartenait-elle à Marat ?

La baignoire de Marat Ă©tait-elle Ă  lui ? C’est possible, et mĂȘme probable, car sa maladie chronique exigeait des bains frĂ©quents, et il avait bien pu l’acheter.

Toutefois, on ne trouve pas de baignoire mentionnĂ©e dans l’inventaire trĂšs dĂ©taillĂ© de son mobilier, aprĂšs l’assassinat.

Il est vrai que la fameuse baignoire figura en nature lors de l’exposition de son corps, dans l’église des ci-devant Cordeliers, et fut conservĂ©e ensuite Ă  l’intĂ©rieur du monument funĂ©raire qu’on lui Ă©leva place du Carrousel.

Il est permis de croire qu’à la rĂ©action antimonarchiste elle eut le sort de tous les objets du culte en mĂ©tal, et qu’elle fut fondue pour fournir des sous et des canons Ă  la RĂ©publique. »

📜 Le dĂ©cret de fĂ©vrier 1795

Ce fut en fĂ©vrier 1795 qu’un dĂ©cret de la Convention ordonna de briser et jeter dans l’égout de la rue Montmartre le buste de Marat, avec un vase de nuit plein de cendres, simulacre de ses restes, ce qu’on avait dĂ» remplacer Ă  la prĂ©cĂ©dente cĂ©rĂ©monie, dans le mĂȘme temps.

🔍 Description de la relique

La baignoire oĂč le conventionnel Marat fut assassinĂ© le 13 juillet 1793, par l’hĂ©roĂŻque Charlotte, est en cuivre de couleur fauve presque noire.

Elle a la forme d’un sabot, telle que la reprĂ©sentent les gravures de l’époque et telle que le savant M. Cousin l’a dĂ©crite.

Une sorte de tabouret en cuivre est appliquĂ© au fond de la baignoire, ce qui permettait de rester assis et d’écrire facilement.

C’est sous cet escabeau que se plaçait l’appareil pour faire chauffer le bain.

⏳ Les traces laissĂ©es par le temps

Le temps, on peut le dire, a singuliÚrement gravé son empreinte sur ce bronze familier.

Il est fort probable que, depuis le 13 juillet 1793, la baignoire de Marat n’a pas Ă©tĂ© souillĂ©e par le contact de l’eau.

Les taches de sang du martyr doivent y séjourner encore.

En tout cas, on voit distinctement incrustĂ©es les traces horizontales des drogues sulfureuses dont se composaient les bains du conventionnel, atteint, on le sait, d’une maladie cutanĂ©e.

đŸ›ïž La reconstitution du musĂ©e GrĂ©vin

La notice du 13 juillet 1793, dans laquelle doit figurer la baignoire de Marat, s’était vue reconstituĂ©e par le musĂ©e GrĂ©vin dans tous ses dĂ©tails, avec une religieuse exactitude, d’aprĂšs les piĂšces et documents du temps.

On a pu remarquer cette annĂ©e Ă  l’Exposition de Sculpture, aux Champs-ÉlysĂ©es, un grand haut-relief reprĂ©sentant la scĂšne de l’Assassinat :

« Charlotte saisie par Simone Évrard, tandis qu’un groupe d’hommes et de femmes du peuple se prĂ©cipite Ă  la porte. »

L’Ɠuvre, qui appartient au musĂ©e, est de M. Bernstamm, jeune artiste russe.

đŸ‘„ Les personnages modelĂ©s en cire

C’est d’aprĂšs cette maquette que les personnages ont Ă©tĂ© modelĂ©s en cire.

Dans le coin de la piĂšce, prĂšs de la baignoire, toute la croyance populaire veut que le corps lui-mĂȘme y avait Ă©tĂ© prĂ©cipitĂ©.

🧭 Le destin probable de la baignoire

Ainsi donc, la baignoire authentique existait encore, d’aprùs M. Cousin, en 1793.

Au lieu de faire des gros sous, il est vraisemblable que, dans cette journĂ©e de fĂȘte, un patriote, aprĂšs s’ĂȘtre appropriĂ© l’objet, s’en sera dĂ©barrassĂ© au profit d’un revendeur.

Simone Évrard, la maĂźtresse de Marat, et sa sƓur, Albertine Marat, vivaient sans doute Ă  cette Ă©poque, mais il est peu probable qu’elles aient recherchĂ© cette relique qui leur rappelait de si lugubres souvenirs.

✉ La version du curĂ© de Sarzeau

Aussi la version du curé de Sarzeau, établie par des preuves et des déclarations orales de personnes dignes de foi vivant en 1805, nous semble-t-elle irréfutable.

Jusqu’à preuve du contraire, nous croyons la baignoire de Sarzeau parfaitement authentique.

D’autre part, nous le rĂ©pĂ©tons, la longue possession de la relique rĂ©volutionnaire entre les mains d’une vieille royaliste, la relĂ©gation au grenier de cet objet de terreur et de dĂ©goĂ»t, achetĂ© jadis par curiositĂ©, nous paraĂźt, au contraire, une preuve d’authenticitĂ©.

đŸ€« L’oubli comme preuve

Dans quel but la famille Capriol de Saint-Hilaire se serait-elle attachĂ©e Ă  Ă©tablir une lĂ©gende autour d’un objet sans valeur ?

C’est l’oubli mĂȘme, c’est le silence dans lequel la relique a Ă©tĂ© ensevelie, qui confirme les assertions du curĂ© de Sarzeau.

💎 Le trĂ©sor du presbytĂšre

Pour en revenir Ă  la rĂ©vĂ©lation de l’an dernier, l’article du Figaro mit alors en Ă©moi, non pas prĂ©cisĂ©ment tout le diocĂšse de Vannes, mais les habitants de Sarzeau et surtout M. le doyen.

Comme dans la fable du Savetier et du Financier, la possession d’un si gros trĂ©sor troubla le sommeil du pauvre presbytĂšre.

Dans ses nuits vides, M. le curĂ© rĂȘvait que le musĂ©e Tussaud, au nom du gouvernement anglais, venait lui offrir cinq cent mille francs en Ă©change de la fameuse baignoire.

💭 Les rĂȘves du curĂ©

GrĂące Ă  cette somme, l’abbĂ© voyait dĂ©jĂ  la paroisse de Sarzeau devenue la plus opulente du diocĂšse et son cher doyennĂ© convoitĂ© par tous ses confrĂšres.

Avec l’or britannique, il bĂątissait des Ă©coles, des asiles, et faisait Ă©lever une imposante basilique sous le vocable tout nouveau de Sainte-Charlotte-de-la-DĂ©livrande.

DĂ©sormais, la jolie ville de Sarzeau, cĂ©lĂšbre seulement jusqu’ici pour avoir donnĂ© naissance Ă  Le Sage, l’auteur immortel de Gil Blas, allait devenir un nouveau sanctuaire.

🌟 La baignoire sort de l’oubli

Voilà donc, grùce au Figaro, la fameuse baignoire de Marat, oubliée dans un grenier de Bretagne, sortie de son obscurité !

C’est ainsi que les petites Bretonnes de la charmante ville de Sarzeau pourront bĂ©nir, Ă  leur tour, la bienfaisante publicitĂ© du journal de la rue Drouot.

Saint-Simon.

📚 Source documentaire

Transcription établie à partir du fac-similé de Le Figaro, source Gallica/BibliothÚque nationale de France.